“Indispensable Finkielkraut” – Louis Cornellier

Indispensable Finkielkraut

Le Devoir – 21 novembre 2015 – Louis Cornellier

À gauche, le philosophe Alain Finkielkraut n’a plus bonne presse. Le 12 novembre dernier, sur le site BibliObs, l’impénitent maoïste Alain Badiou l’accusait de faire partie de ceux qui se livrent au « culte mortifère […] des identités nationales, voire, dans votre cas, “ ethniques ”, ce qui est pire » et d’être un partisan des colonies juives en Palestine. Ces deux accusations sont injustes.

Dans La seule exactitude, le recueil de chroniques qu’il vient de publier, Finkielkraut écrit noir sur blanc que « nul n’est par essence ou par fatalité étranger à l’urbanité française » et que si l’État d’Israël a raison de se défendre contre le Hamas, « il a eu le grand tort d’annexer quatre cents hectares en Cisjordanie pour apaiser une extrême droite insatisfaite de l’issue mitigée de la guerre [de 2014] ». Les accusations gratuites de Badiou sont révélatrices d’un phénomène : une certaine gauche ne lit plus Finkielkraut ; elle se contente de le dénoncer. C’est indigne et bien dommage.

Styliste raffiné et penseur d’une rare profondeur, Finkielkraut est assurément l’un des plus remarquables essayistes contemporains. Dans La seule exactitude, qui couvre la période 2013-2015, il réfléchit à une foule de sujets avec le subtil brio qui le caractérise. Il critique le cinéma de Tarantino, représentatif, selon lui, de « l’infantilisme du XXIe siècle », c’est-à-dire « à la fois con et snob, binaire et goguenard » ; il dénonce « l’indigence vertigineuse de la pensée » de Stéphane Hessel, les cours en anglais dans les universités françaises, le recul de la grande culture à l’école au profit d’une pédagogie de la médiocrité qui met en avant « des petits cogito à tablette et des créateurs en barboteuse », la théorie du genre qui, sous prétexte d’un culte de la différence, finit par nier cette dernière, le règne de l’industrie sur l’agriculture, qui mène à « l’annulation des bêtes », le journalisme de type policier pratiqué par Mediapart au mépris de la vie privée et la démagogie du Front national, dont on l’accuse pourtant de faire le jeu.

Finkielkraut ne fait pas que ronchonner avec élégance et génie. Il rend hommage au romancier Philip Roth et se livre à une pénétrante lecture des oeuvres de Heidegger et Lévinas, pour conclure que notre époque doit devenir capable de concilier le « berger de l’être » heideggerien et le « gardien de son frère » lévinassien. Il prend aussi position pour l’aide médicale à mourir.

Contre le multiculturalisme

Tout cela ne lui vaut pas que des amis, mais n’explique pas l’hostilité d’une certaine gauche à son endroit. Ce qui choque tant les progressistes autoproclamés chez Finkielkraut, c’est son refus radical du multiculturalisme. Le philosophe, en effet, rejette l’« alternative inacceptable » qui ne laisse le choix qu’entre la xénophobie ou « le rejet dédaigneux de notre héritage » au nom de l’ouverture à l’Autre.

Défenseur d’une France laïque attachée à la mixité des sexes et au droit au blasphème, le penseur n’hésite pas à se dire partisan de l’assimilation ou de l’intégration des nouveaux arrivants et adversaire de l’inclusion, « c’est-à-dire de l’accueil de l’Autre en tant qu’Autre ». Finkielkraut n’est pas opposé à l’immigration, mais il affirme qu’elle doit être régulée, voire ralentie, pour préserver le vivre-ensemble à l’occidentale. « Ce n’est plus son héritage, déplore-t-il, que l’Europe met en avant, ce sont les valeurs de respect et de tolérance. Ce n’est pas son identité — terme honni —, c’est son ouverture. Pour mieux recevoir les autres, elle fait le vide dans sa maison. »

Parce qu’il se porte courageusement, en s’inspirant de la tradition républicaine, à la défense de l’identité française et de la civilisation occidentale, Finkielkraut est bêtement qualifié de néo-réactionnaire par une gauche branchée. Faut-il n’être que page blanche culturelle et qu’ouverture béate à l’Autre, dont on chante paradoxalement l’identité, pour être de gauche ? Le philosophe, à raison, pense que non.

http://www.ledevoir.com/culture/livres/455753/philosophie-indispensable-finkielkraut

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